Marc Grodwohl se présente

Avant d'exercer mes activités actuelles - le conseil, la recherche et l'enseignement- , j'ai eu la chance de pouvoir consacrer une bonne partie de ma vie militante et professionnelle à une aventure: la création et le développement de l'Ecomusée d'Alsace. Ce projet, toujours en mouvement jusqu'en 2006, permit la conjugaison d' un puissant élan collectif et d'une passion personnelle. Cette biographie retrace mes travaux et engagements jusqu'à mon départ de l'écomusée en 2006. Les travaux postérieurs et en cours sont relatés par les autres articles.


Une vue (très) partielle de l'Ecomusée d'Alsace, création ex nihilo (photographie F. Zvardon)

On ne renonce pas non plus au goût de transmettre l’histoire et les savoirs dits "traditionnels", et de les relier aux questions de culture et de société actuelles.
J’ai derrière moi une première vie d’engagement associatif ; aucune de mes convictions sur l’efficacité du secteur associatif dans le tissage du lien entre les hommes par-delà les antagonismes sociaux, dans la détection de besoins nouveaux, dans la capacité de faire, de se remettre en cause, et de gérer, n’a été affaiblie par les conditions peu correctes de ma sortie de l’Ecomusée d’Alsace.
Rien de ce que j’ai fait, je ne l’ai fait seul, et seul je n’aurais rien fait.

Osta Rassul Talebzadé, maître maçon, et moi  expérimentons des techniques de construction en briques crues au Musée de plein air du Guilan (Iran) , juin 2007

Mon horizon premier :l’archéologie

Mon intérêt premier portait sur l’architecture et l’archéologie médiévales , ce qui m’a amené dès 1962 et jusqu’en 1972 à pratiquer l’archéologie et la consolidation des structures révélées par les fouilles dans des sites alsaciens ou ardéchois (Haut-Eguisheim, Bilstein, Ortenbourg, châteaux d’Ottrott, abbaye de Niedermunster, village de Cruas) . Ceci se déroulait dans le cadre de l’association « Chantiers d’études médiévales ».
J’ai ouvert en 1971 mon propre chantier au château d’Orschwihr. Cela m’a conduit à fréquenter le séminaire de M. Jean-Marie PESEZ à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, (EPHE) où j’ai soutenu en 1974 un mémoire sur « les villages désertés en Haute-Alsace »dont les rapporteurs étaient Emmanuel LE ROY LADURIE et Yves GLENISSON. Ma thèse de doctorat de 3e cycle sur l’habitat rural en Alsace n’a pu être conduite à son terme, car les actions de conservation du patrimoine se sont imposées en priorité. La fréquentation du séminaire de Jean-Marie Pesez a été très féconde car c’était un creuset pluridisciplinaire : il s’y élaborait un conducteur anthropologique que je n’ai pas cessé de suivre au cours des 35 dernières années.
Parallèlement, j’ai suivi une formation de maçon qui m’a donné des bases techniques pour la consolidation des structures mises en évidence par les fouilles.


1971 : l’appel du village

Passionné par les relations entre l’archéologie de l’en-dessous et de l’au-dessus du sol, désireux d’éclairer les données de la recherche archéologique et architecturale par l’enquête ethnologique, je ne pouvais échapper à l’architecture vernaculaire.
Le sujet était dans l’air du temps, et répondait à mes engagements dans le mouvement écologiste naissant aux côtés de Michel et de la regrettée Solange FERNEX.
Mon village d’apprentissage a été
Gommersdorf dans le Sundgau (Haut-Rhin) à partir de 1971. Ce fut la première fois, dans cette région du moins, qu’un village vivant, habité, était l’objet en partenariat avec ses habitants d’un projet à double versant scientifique et politique (les idées de l’écologie et du développement local), matérialisé par des chantiers auxquels participaient des jeunes volontaires venus de toute l’Europe. En dépit, ou à cause de son non-conformisme, cette initiative reçut dès ses débuts un soutien, jamais démenti dans les trois décennies qui suivirent, de la figure charismatique du patronat mulhousien, Jacques-Henry GROS.

Cela fut le point de départ d’une méthode de monographie qui fut ensuite utilisée et perfectionnée pour un grand nombre de maisons et de villages. La plupart de ces monographies est restée inédite, mais a nourri le concept d’Ecomusée d’Alsace et a documenté scientifiquement sa réalisation de 1980 à 2006. J'ai néanmoins publié autant que je l'ai pu et renvoie à ma
bibliographie.

Depuis 1971 , mes centres d’intérêt principaux sont restés la maison paysanne (au sens de production de la société paysanne telle qu’elle est définie par Henri MENDRAS) et le village. Dans ce cadre j’ai collaboré avec des écoles d’architecture: Strasbourg, Stuttgart. J’ai une mention particulière à faire de l’Ecole d’architecture organique itinérante hongroise (Imre MAKOVECZ) qui m’a beaucoup appris sur les rapports entre le savant et l’archétypal dans l’architecture, et de l’Ecole d’architecture de Paris-La Villette, dont j’ai accueilli des étudiants pendant une quinzaine d’années dans des chantiers et stages de pratique expérimentale dans le cadre du centre PARTIR.
Cet intérêt ne s’est pas limité à l’Alsace et j’ai essayé de concilier mon investissement dans l’Ecomusée avec des missions à l’étranger, effectuées à titre bénévole en lieu et place de vacances.
En 1986, j’ai préparé la reconstruction d’un ensemble de bâtiments alsaciens au
Little World Museum of Man à Inuyama près de Nagoya au Japon. C’étaient les premières constructions paysannes européennes à entrer dans les collections de ce musée dédié à l’architecture vernaculaire mondiale. Côtoyant des architectes et ethnologues japonais, j’ai appris à travers cette expérience à relativiser l’une ou l’autre certitude de l’ethnologie ; cela remet les choses à leur juste place, d’être spectateur de l’étude dont on est soi-même l’objet…

Mon expérience à l’étranger la plus enrichissante jusqu’à présent est ma coopération à la création d’un
musée de la civilisation rurale à Rasht, dans la province du Guilan en Iran.
Cette coopération a débuté en 2003 et elle m’a permis de transposer dans une autre culture l’expérience que j’avais acquise dans la conception, la construction et la gestion de l’Ecomusée d’Alsace. Dans ce projet piloté par les Professeurs Christian BROMBERGER (Professeur d’ethnologie à l’Université de Provence et Directeur de l’Institut Français de Recherches en Iran) et Mahmoud TALEGHANI (Professeur de sociologie urbaine à l’Université de Téhéran ), j’ai formé une équipe d’étudiants iraniens en architecture et en ethnologie aux méthodes d’interprétation, de relevé, de démontage et de remontage des maisons de la province du Guilan. Un des aspects passionnants de cette coopération est la grande rapidité des résultats : il ne s’est écoulé que deux ans entre mes premiers exposés alors qu’il n’y avait rien –ni équipe, ni site pour le musée, ni collection de maisons- et la première reconstruction de maisons démontées. Cette coopération m’a donné l’occasion longtemps attendue de pouvoir relier mon expérience à la fois « scientifique » de chercheur, et empirique d’autoconstructeur, avec la pratique de charpentiers iraniens détenteurs directs d’un savoir traditionnel.

Mes activités à l’Ecomusée d’Alsace m’ont conduit à étudier, démonter et remonter environ 80 maisons entre 1980 et 2006 – pas tout seul, est-il besoin de le dire !- Chaque maison m’a fait poser un problème théorique nouveau, et j’ai ainsi eu la chance de pouvoir élargir l’éventail des concepts et des méthodes et de ne pas me laisser formater par les prêts à penser dogmatiques. Cela a déconcerté bien des professionnels, mais le public du musée s’en est retrouvé gagnant, chaque objet ayant été traité comme un cas particulier.

A partir de 1984 : de la sauvegarde des maisons paysannes au musée de société

Progressivement, mon projet initial de conservatoire de l’architecture paysanne s’est élargi à l’ensemble des traces matérielles et mémorielles des changements culturels, économiques et sociaux du XXe siècle en Alsace. Une des contributions originales a été la reconnaissance du phénomène de la fête et des loisirs comme un fait marquant du XXe siècle et j’ai pu constituer une collection de manèges, attractions et habitats forains de premier ordre, ce qui prolongeait la révélation de ce secteur nouveau par Zeev GOURARIER au Musée National des Arts et Traditions Populaires, ou par Jean-Paul FAVAND en tant qu’opérateur privé.

Cet intérêt pour une muséographie globale, à l’époque où celle-ci avait le vent en poupe aussi bien au Ministère de la Culture qu'au Département en quête de projets incarnant la décentralisation, m’a conduit à accepter une mission confiée conjointement par la Ville de Mulhouse et le Ministère de la Culture en 1989 et 1990. Sous l'enseigne
"Musées sans frontières" l’objectif du projet était la création d'un grand pôle de muséographie et muséologie de la société du XXe siècle à partir d’une réorganisation des musées de Mulhouse et de l’Ecomusée. Si des considérations politiques n’ont pas permis à ce projet de se concrétiser, cette aventure m’a permis de constituer un comité d’experts (Kenneth HUDSON, directeur du Prix de musée européen de l’année, Peter SCHIRMBECK directeur du musée de Rüsselsheim, Robin WADE muséographe anglais réputé, Fritz WAÏDACHER directeur des musées de Gratz) dont les enseignements et critiques m’ont été très utiles pour la conduite ultérieure de l’Ecomusée.

Enfin, l’implantation de l’Ecomusée d’Alsace dans le territoire des potasses d’Alsace m’a conduit à fréquenter l’histoire technique, sociale et culturelle des mines de potasse ; j’ai réussi à faire coïncider l’ouverture d’un grand projet,
« Clair de Mine », avec la fermeture officielle des mines de potasse en juin 2004. Malheureusement, cette réalisation a été fermée en 2006 pour des raisons à nouveau politiques ; de ce fait les publications en cours ont été interrompues, et il en résulte que cette expérience d’ethnologie en milieu industriel ne laisse pratiquement plus aucune trace.

Dans la période de difficultés économiques et financières rencontrées par l’Ecomusée d’Alsace depuis des changements politiques en 2004 et le portage par les collectivités d'un projet de parc de loisirs mitoyen avec notre musée, j’ai eu un grand nombre de témoignages de soutien de collègues universitaires ou responsables de musée ; j’ai à cette occasion découvert que mon travail de musée « provincial » avait un rayonnement de loin supérieur à ce que j’en pensais ; les querelles de chapelles entre « vrais » et « faux » écomusées et musées de plein air sont apparues en grande partie révolues, la pratique des uns et les autres à commencer par moi nous ayant donné maintes occasions de nous remémorer la conclusion de la Guerre du faux d’ Umberto ECO : « nous n’essayons pas ici d’absoudre les sanctuaires du Faux, mais de rendre suspects aussi les sanctuaires européens de l’Authentique ».


Mon métier d’animateur de l’association « maisons paysannes d’Alsace »

Lorsque s’est esquissé en 1971 le projet de travailler sur le patrimoine d’un village, en faisant cohabiter les habitants et des volontaires étrangers, le groupe de volontaires était très réduit et comme il se doit démuni de tout soutien institutionnel. Ceci m’a amené à m’insérer dans le cadre d’une association nationale, l’association « Maisons paysannes de France » dont notre groupe fut quelques temps la section régionale, ce qui nous donna une rampe de lancement. Néanmoins, cette association nationale n’avait pas encore la structure qu’elle a aujourd’hui, et elle était hésitante devant la prise de risque représentée par des chantiers de volontaires inexpérimentés. Cette association, époque obligeait, était également divisée en deux courants radicaux, l’un écologiste et l’autre plutôt conservateur. C’était « vivre et travailler au pays » contre « les pays qui font la France immuable », en forçant un peu le trait.
Aussi, j’ai suscité la création d’une association autonome en 1973 sous le nom de « Maisons paysannes d’Alsace- Chantiers d’études et de sauvegarde de l’habitat rural alsacien » titre qui, pour cette époque, marquait une volonté d’inscrire ce patrimoine dans le champ de la connaissance d’une part, et celui, opérationnel, de l’habitat contemporain d’autre part. Peu après, nous adhérions à la Section des Jeunes du Mouvement Chrétien pour la Paix, branche française d’un mouvement de jeunesse international dont la sensibilité politique était proche de notre pratique. Grâce à l’appui de cette association internationale, nos chantiers ont pris un énorme essor, ont pu accéder à des financements d’Etat –les collectivités locales furent absentes tout au long de cette première étape- , et notre association a appris à se structurer.

L’action des « maisons paysannes d’Alsace » était pratique, sur le terrain. A partir du village laboratoire de Gommersdorf, les chantiers ont essaimé dans tout le sud de l’Alsace. Les objets sur lesquels travaillaient les équipes internationales avaient des statuts divers. Ici , l’association avait le droit de jouissance de bâtiments en ruines, propriétés privées ou communales, pendant un certain temps : à charge pour l’association de réhabiliter ces bâtiments et de leur donner une fonction active. Là, l’association intervenait en assistance à des communes pour la reconversion de bâtiments anciens à des fins sociales et culturelles, ou faisait des interventions au profit de familles démunies.

Chacun de ces chantiers (en tout près d’une centaine entre 1971 et 1983) a permis d’interroger un bâti et des situations différentes, dans des micro-territoires variés. L’approfondissement de la connaissance scientifique du patrimoine allait de pair avec l’adaptation des idéaux à la réalité humaine et économique du terrain. Le savoir technique, auto-élaboré faute de pouvoir s’appuyer sur des détenteurs de savoirs dits traditionnels, s’améliorait après des débuts pour le moins hésitants et maladroits. Et dès le premier chantier, la réflexion économique s’imposait à nous puisqu’en l’absence d’aides publiques, il fallait que chaque opération, dégage de quoi financer les matériaux de construction et l’outillage.
En parallèle, nous avons constitué une collection d’objets et systématisé la couverture photographique de ce patrimoine. J’ai effectué plusieurs centaines de relevés de bâtiments qui me paraissaient nécessiter d’être dessinés pour être compris, ou de bâtiments voués à la démolition dont je voulais garder trace.
La crédibilité s’instaurant progressivement, j’ai également dispensé des conseils aux communes, aux particuliers, aux associations, et beaucoup de projets innovants en sont sortis, que j’ai essayé ensuite de mettre en réseau sous la forme de sections locales de l’association.


Les débuts de l’écomusée d’Alsace

Il faut se replacer dans le contexte de la décennie 1970 pour comprendre qu’il n’entrait pas dans mes objectifs de réaliser un musée, du moins tel que je fus amené à le créer, le développer et le diriger plus tard.
Le but recherché était de stimuler la prise de conscience et l’intérêt des propriétaires pour un patrimoine bâti qui jusqu’à présent n’était pour la plupart d’entre eux qu’une source d’ennuis et de problèmes.
Problème de représentation d’abord : ces maisons véhiculaient une image de la paysannerie dévalorisante et révolue, en contradiction avec la révolution agricole qui s’achevait avec les derniers remembrements et l’industrialisation des techniques culturales et d’élevage.
Problème de culture de l’habiter et de compétences : tout le système de promotion, de formation des acteurs, de commercialisation de l’habitat était centré sur la production pavillonnaire. Aucune entreprise ni artisan ne se serait risquée dans l’aventure de la réhabilitation, considérée comme hasardeuse et sans rentabilité.
Problème foncier, enfin : en parallèle aux procédures contrôlées et officielles du remembrement se déroulaient des stratégies individuelles de concentration du bâti, dans le but principal de donner de l’espace vital aux exploitations subsistantes. Cela expliquait que de très nombreuses maisons tombaient en ruines, alors qu’elles auraient pu trouver aisément preneur dans le milieu des néo-ruraux avertis.

L’impact de la sensibilisation ne peut se mesurer en temps réel, et ce n’est qu’aujourd’hui, une génération plus tard, que l’on peut identifier des renversements de tendances plus ou moins marqués selon que tel village avait été directement touché par notre action ou non.
Nous mêmes, moi-même, étions confrontés au rythme hallucinant des démolitions de maisons anciennes. C’est pourquoi, dès 1972, je lançais en parallèle aux chantiers de réhabilitation in situ, des
chantiers de démontage de bâtiments promis à une démolition imminente.
Mon idée première était de reconstruire ces bâtiments, à titre de conservatoire, en greffe sur un village existant. Je voyais bien un village essentiellement agricole se développer dans l’ordre normal des choses, mais ouvrant une partie de ses exploitations au public. Le bâti ancien vacant in situ aurait été réhabilité en habitat de loisirs, les maisons anciennes déplacées auraient été ce que j’ai finalement fait à l’écomusée plus tard : chantier permanent de recherches et d’apprentissages, lieu de visite et d’explication. Finalement, comme d’autres, je mettais en pratique dans mon coin le concept d’écomusée sans savoir que Georges-Henri RIVIERE et Hugues de VARINE étaient en train de le théoriser.
Les recherches de villages d’accueil s’étant avérées infructueuses, la possibilité de réaliser cette vision et de reconstruire la collection déjà importante de bâtiments démontés était de moins en moins crédible. C’est fin 1979 qu’une double page parut dans la presse régionale, annonçant l’intention de la commune d’Ungersheim, dans le bassin des mines de potasse, de réaliser un gigantesque parc de loisirs, anticipant ainsi de plusieurs années la déferlante de cette génération de projets.


Mon métier d’entrepreneur

En été 1980, je prends « possession » de 10 hectares, confiés à l’association en bail emphytéotique par la commune d ‘Ungersheim. Ce sera la
reconstruction d'une première maison paysanne, qui sera suivie de quelque 80 autres. C’est aussi à ce moment que je commence à être salarié, au SMIC, par le Mouvement Chrétien pour la Paix.
Le terrain était dépourvu de toute viabilisation, et était réputé inconstructible car encore soumis au régime forestier bien que les arbres y aient tous péri consécutivement à la pollution minière. Les moyens financiers, très mesurés, étaient apportés par les premières subventions d’investissement du Conseil général du Haut-Rhin présidé par le docteur Henri GOETSCHY. Si nous avons étoffé progressivement l’équipe d’encadrement et de monitorat, l’essentiel des travaux étaient réalisés par bénévolat et stages d’insertion. Nous n’étions pas encore en phase de réalisation des viabilités, aussi le budget même modeste permettait de répondre à la priorité de relever et mettre hors d’eau un maximum de maisons.

Ni le programme , le plan masse, le budget, la durée des travaux n’étaient prévisibles, et je n’avais aucune représentation du projet tel qu’il se pourrait se présenter quelques années plus tard. Il fallait se lancer en posant quelques principes :
- le « site », ainsi que nous appelions cet endroit, rassemblerait des bâtiments provenant de toute l’Alsace ; ceux-ci seraient remontés dans des îlots dédiés aux principaux territoires micro- régionaux
- la fonction de lieu de recherche et d’apprentissage était affirmée, nécessitant la réalisation de structures d’accueil : bureaux et centre d’archives, structure d’hébergement pour l’accueil de stagiaires et de classes de scolaires. Le terme de « musée » n’était jamais prononcé.
Tout était à créer sur cette friche, dépourvue d’eau, d’électricité, de route, sur laquelle j’ai eu à organiser la vie d’une communauté pendant les quatre années (1980-1984) qui ont préparé l’ouverture de l’écomusée au public. Cette communauté avait son noyau permanent, de salariés qui ne l’étaient pas vraiment car leur niveau d’investissement personnel était sans commune mesure avec la rémunération minimaliste versée. Ce noyau grossissait suivant les jours de la semaine et les saisons de bénévoles, de jeunes stagiaires en insertion ou formation, de groupes d’étrangers. La vie de cette population changeante était totalement vouée au travail, dans le cadre de règles strictes et un souci de crédibiliser l’idée par une image impeccable et des résultats de qualité. L’image de la bande de joyeux « copains » est fausse, le navire et sa vie à bord étaient fortement structurés.

L’entreprise Ecomusée d’Alsace

L’Ecomusée d’Alsace ouvre au public le 1er Juin 1984 et est inauguré peu après par Jack LANG, alors Ministre de la Culture. Du jour au lendemain, ce qui était un chantier monacal devient lieu ouvert au public : c’était la finalité du projet. Toute la logistique d’un tel lieu est à inventer et mettre en place. La crédibilité du projet passe par la gestion de l’exploitation, une exploitation qui débute sous les auspices d’une fréquentation dépassant toutes les espérances, mais aussi d’une mission impossible : l’écomusée devrait couvrir ses charges de fonctionnement par ses ressources propres.
Bon an mal an, j’ai réussi à tenir cet objectif voire à le dépasser, puisque l’association avait dû contracter des emprunts : emprunts pour pré- financer les subventions, emprunts pour financer le développement. Les subventions étaient affectées à des projets précis et couvraient la majeure partie de l’achat des matériaux et des travaux faits par entreprise. Les collectivités publiques ont tenu le compte de ces subventions, en oubliant que pour chaque euro versé, il y avait une contrepartie équivalente en travail bénévole.
Les charges de fonctionnement comprenaient tous les frais résultant de l’ouverture au public : accueil, entretien, sécurité, réservations etc. autant de métiers qu’il a fallu que j’apprenne et que je façonne en fonction de l’esprit que je voulais donner à ce lieu. Les charges de fonctionnement étaient aussi grevées par ce que les décideurs publics n’ont jamais voulu voir : je ne me suis jamais satisfait du seul succès « touristique » et j’ai veillé à ce que l’écomusée reste conforme à son objet : rassembler, conserver, faire partager l’héritage culturel collectif. La documentation, les collections d’objets ont pris une envergure exceptionnelle, en dépit de toutes les pressions matérielles du quotidien.
Soucieux de ne pas mélanger dans la même structure les aléas de la gestion économique et la nécessité de pérennité des collections, désireux de mettre en face de chaque problème la réponse structurelle adaptée, j’ai conduit l’association à se centrer sur ses missions patrimoniales et culturelles.
En parallèle, j’ai convaincu des partenaires d’investir dans une société commerciale, bras séculier de l’association. J’ai pu en 1989 réunir 15 millions de francs de capitaux extérieurs privés (2, 3 millions d’euros), une somme considérable à l’époque, dans un montage jamais vu dans le monde des musées. La société commerciale ainsi créée, « Ecoparcs », dotée de capitaux, a pu donner à l’Ecomusée un formidable essor en créant restaurants, boutiques, salles de réunion, hôtel. Dans les années 1989-1998, cette société a investi un montant équivalent à toutes les aides publiques cumulées depuis… 1980.
Ainsi la substance financière de l’association n’a -t’elle pas été ponctionnée pour financer des activités sortant de son objet social, bien que ces activités fussent nécessaires à l’accueil du public dans de bonnes conditions. Les revenus de ces activités commerciales ont très largement participé au financement des activités d’intérêt général de l’association, ainsi que cela est maintenant irréfutablement démontré. 
En parallèle à la direction de cette société, qui m’a assuré une rémunération normale à partir de 1989, j’ai continué à assurer bénévolement la direction de l’association.
Ceci entend la responsabilité de l’exploitation, mais au-delà la conduite du projet culturel et scientifique, la formation du personnel, l’animation des bénévoles, la responsabilité juridique et financière. Le rythme de croisière était de l’ordre de 150 salariés équivalent plein-temps –en réalité davantage puisqu’une partie des salariés était saisonnière- et un chiffre d’affaires annuel consolidé de l’ordre de 5 millions d’euros. En sus de la gestion d’une entreprise à deux faces, commerciale et associative, je m’occupais de tous les projets de constructions, d’expositions, d’animations, réalisais les scénarii et une bonne partie des plans et des textes, sans rémunération.
Evidemment je ne l’ai pas fait tout seul, mais je me suis investi pleinement sur les deux registres, celui de l’entreprise et celui, bénévole, du projet ethnologique, en m’assurant de garder le contrôle des équilibres entre ces deux missions indispensables l’une à l’autre et pourtant à chaque instant sources de contradictions à arbitrer. 
Peu curieux des moteurs du succès de l’Ecomusée d’Alsace aussi bien auprès de la population régionale que des visiteurs d’autres régions et pays, les politiques – à l’exception remarquable d’Henri Goetschy et Constant Goerg- ont cycliquement ignoré voire contré cette réalisation de la société civile pourtant auto-financée à un niveau exceptionnel. Avec mon équipe, pendant les six dernières années (2000-2006), j’ai défendu ce grand musée d’ethnologie alors que les collectivités publiques décidaient de créer ex nihilo, à sa porte, le parc de loisirs "Bioscope". Les promoteurs du Bioscope ne s'étaient jamais cachés de leur intention d'intégrer l'écomusée à un "pôle touristique structurant".  Aussi, les présidents du Conseil régional d’Alsace et du Conseil général du Haut-Rhin ont-ils posé mon départ comme condition sine qua non de financements publics à l’Ecomusée. Je n’ai eu à ce moment là d’autre choix que de démissionner, en septembre 2006, aux côtés du président de l’association François CAPBER. Depuis, le Bioscope a accumulé les pertes d'exploitation (24 millions d'euros en cumul de 2006 à 2011) et la presse évoque (mars 2012) la possibilité de sa prochaine fermeture.Toutefois les malheurs du Bioscope ne feront pas nécessairement le bonheur de l'écomusée, c'est à dire son rétablissement au niveau de grand musée d'ethnologie qu'il fut.


Ce site internet se veut hommage à toutes celles et tous ceux qui ont fait , avec moi, l’Ecomusée d’Alsace, et restitue progressivement  nos expériences constructives passées et mes travaux actuels qui m’ont conduit en Kabylie, en Iran, au Canada, en Italie, et en France dans la Drôme. Parallèlement à ces accompagnements de projets, je poursuis des activités de recherche.
N’hésitez pas à me contacter, pour réagir à mes articles, et si vous avez des projets auxquels mon savoir-faire et mon expérience peuvent donner un coup d’accélérateur.


2007



 

 


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