L’empreinte de la guerre et les blessures de la paix : un texte de Georges Bischoff

Introduction

Durant les cinq décennies écoulées, mes recherches sur l’habitat rural m’ont amené à nuancer voire mettre en question un certain nombre d’idées reçues, participant à une construction mythifiée de l’identité alsacienne. A commencer par la notion même de « maison alsacienne » que j’accepte aussi longtemps qu’elle est un marqueur affectif, un lien entre notre environnement physique et les souvenirs personnels, les appartenances collectives qui l’habitent. Par contre, sur un plan scientifique « LA maison alsaciennes » n’existe pas, car il y a des maisons EN Alsace, très diverses suivant les terroirs et les époques, tissant avec les régions et pays voisins d’étroites relations dues au mouvement des populations, aux variations climatiques, à la diffusion des modes et des techniques, aux ressources locales et j’en passe. A cet égard la crête des Vosges n’est pas davantage une frontière que le Rhin.

On a fait de la maison, du village, l’emblème du martyre infligé par guerres et occupations. La guerre de Trente ans -1618-1648) occupe une place centrale, car on en a fait la cause de la destruction de tous les villages et de l’élimination de leurs habitants. Cela fut vrai ça et là, mais de loin pas partout. Nos recherches dans le Sundgau, le Ried, le vignoble, ont révélé un bâti antérieur à la guerre de Trente Ans se comptant en centaines de bâtiments encore debout de nos jours ou tout récemment encore avant des démolitions stupides. La reconstruction ou plutôt relance d’après-guerre prend aussi des formes diverses d’une région à l’autre : on constate un écart de trois décennies entre les constructions de l’immédiate après-guerre (dès 1650) dans l’est du Sundgau et dans l’ouest (1680), hiatus confirmé par les sources écrites, par exemple les produits de la dîme.

Voilà qui relativise la légende d’une Alsace dévastée par des incursions barbares, remise à flot dès 1648 par Louis XIV et la repopulation par des Suisses dont on lui prêté la paternité. On se doute bien que cette légende n’est pas le fruit innocent d’une mémoire populaire des événements mais bien une écriture officielle de l’histoire au service d’une thèse, ici pro-française.

On pourrait multiplier à l’envi les exemples de manipulations. Les affirmations sur la couleur des maisons, sur la transmission des « racines » de la germanité à travers la prétendue écriture runique magico-sacrée des colombages, etc. sont aussi les reliefs de la propagande raciale nazie. On a beau le prouver et le répéter, sites internet, guides touristiques et revues sur papier glacé, associations patrimoniales même, continuent l’exploitation ce qu’il faut bien qualifier de fonds de commerce car il est facile d’ébahir les touristes avec cette forme d’exotisme conforme à l’attente créée notamment par les excès de « Noël en Alsace », jouant sur l’authenticité et l’immémorialité des « traditions ».

Il était donc prévisible que le « pamphlet à haute teneur historique » de Georges Bischoff (1) fasse des vagues et vaille à son auteur un procès en crime de lèse-alsacianité. La virulence du propos de Georges Bischoff est pourtant saine, en ce qu’elle inviterait au débat et à la dissociation de deux notions qu’il faudrait veiller bien garder séparées, 1) le sentiment d ‘appartenance à un espace social, affectif, imaginaire et 2) un espace politico administratif. Il nous semble que ce dernier n’a rien à gagner en jouant sur les affects pour rallier la population à sa thèse. En tout cas, c’est une question plus importante qu’il n’y paraît et le propos de Georges Bischoff mérite mieux qu’un ostracisme. Le terme est peut-être fort, mais que penser par exemple du rejet du texte qui suit par une revue régionale ? Ce texte d’un des meilleurs et plus courageux historiens de l’Alsace ne fait pourtant que nous rappeler que notre région n’a nul besoin de hordes de barbares jacobins pour détruire son patrimoine culturel. Nombre d’ Alsaciens sont, hélas, les plus assidus et les mieux armés pour cette tâche. Voici à présent ce texte refusé, que Georges Bischoff nous a confié pour en faire bon usage.

Marc Grodwohl 17 août 2026

L’empreinte de la guerre et les blessures de la paix 

Quelques mois à peine après les combats de la poche de Colmar, à l’automne 1945, Lucien Sittler fait paraître un album de photos intitulé Au cœur de l’Alsace meurtrie, sur le thème du paradis foudroyé par la haine des hommes. Ce livre est l’écho endeuillé de l’Alsace heureuse et des Clochers dans les vignes de Hansi, parus dans l’euphorie tricolore d’après 1918. Pour l’historien régionaliste, les tombes et les ruines sont consubstantielles au destin de l’Alsace : elles sont le corollaire des valeurs éternelles de son peuple, sa résilience, son engagement, son identité et son attachement profond au territoire, pour reprendre un refrain connu.

En déroulant le fil de l’histoire, la singularité du cas alsacien mérite un examen plus critique : les autres composantes du Grand Est, Lorraine et Champagne ont payé un tribut encore plus lourd lors des derniers conflits fratricides de l’Europe - Reims, Verdun ou Saint-Dié en témoignent - et l’on peut remonter bien plus haut, d’Attila  à Bismarck. Les mêmes remarques s’appliquent à la rive droite du Rhin, Fribourg et Stuttgart, parmi bien d’autres.

Le couple destruction reconstruction est inséparable des champs de bataille. Si le second terme bénit la paix, le premier accuse d’abord la violence de la guerre. En apparence, seulement, car la nature peut détruire sans le concours des hommes, selon les caprices du climat ou des forces invisibles, séismes, tempête, foudre, sécheresse ou inondations, tandis qu’aménager et construire relève presque exclusivement de l’espèce humaine. Dans les deux cas, les moyens mis en œuvre exigent de l’énergie : domestiquer l’eau et le feu, casser, couper, creuser, façonner, organiser. Les événements guerriers sont longtemps restés tributaires du muscle et des flammes : l’invention de la poudre noire, faussement attribuée au franciscain Berthold Schwartz, de Fribourg en Brisgau vers 1350 n’en a pas moins été appliquée ici même, sur les bords du Rhin au temps où les canons faisaient la gloire des bourgeois de Strasbourg (de la fin du XVe au début du XIXe). Dès lors, l’association projectiles-explosions n’a pas cessé de régner sur la folie meurtrière : ça reste vrai en Ukraine comme au Moyen Orient (ou ailleurs).

La mémoire des yeux est plus sûre que celle des livres et des récits. Elle est capable de lire le temps du paysage, en mesurant les effets de la violence à partir des images ou du terrain ; on imagine ce qui n’est plus, la trace ou la ruine, et on constate ce qui a survécu, ou qui a été remplacé.  A Strasbourg, place de l’Homme de fer, la tour Valentin-Sorg, est un monument de l’après-bombes, à Mulhouse, la Tour de l’Europe et son parvis racontent les Trente glorieuses sur le site d’une fabrique démolie « à froid ». Destruction et démolition ont les mêmes effets.

Un paysage amnésique ?

A première vue, les traces les plus visibles se rapportent au passé le plus proche, mais ce sont des cicatrices guéries depuis longtemps déjà. Il faut une bonne dose de sagacité pour comprendre que Munster et les villages des Hautes-Vosges ont été ravagés par les obus entre 1914 et 1918 : églises, mairies, maisons d’habitation et usines ont été rebâties sous des formes assez semblables à leur configuration première. Les tranchées du Hartmannswillerkopf, du Linge ou de la Tête des faux ont été monumentalisées à titre mémoriel, à côté de leurs cimetières. Que reste-t-il du front qui courait de la frontière suisse au massif du Donon, et bien au-delà ? Du béton et du fer, quelques infrastructures comme la route des crêtes, de mauvaises surprises, quelquefois encore, des armes restées létales. Au Ban de Sapt, les rhododendrons du Parc des Callunes ont reconquis les anciens boyaux où mouraient les soldats.

Il en va presque de même pour les combats du printemps 1940 ou ceux de la libération et, entre les deux, des bombardements menés par l’aviation alliée, malgré l’extrême violence des événements. Abris, casemates ou destructions préventives, pour commencer – le Pont de Kehl, miné, - puis champs de ruines. En quelques jours, la conquête de l’Alsace par l’armée nazie s’était focalisée sur des passages, Lauterbourg ou Marckolsheim, et la retraite des unités françaises dans les vallées. A l’inverse, mais on l’oublie souvent, l’Alsace est restée sur la ligne de front pendant de longs mois, entre septembre 1944 et mars 1945, malgré la libération rapide de Mulhouse et Strasbourg à la fin novembre. La poche de Colmar n’a été vidée qu’au début février, tandis que la contre-offensive venue du nord avait repris l’Outre Forêt et que l’artillerie ennemie de la rive gauche du Rhin restait active. Entre ces deux épisodes terrestres, les bombardements alliés avaient causé de terribles dommages, notamment à Strasbourg, avec un bilan de 1100 tués ou disparus, l’anéantissement de 1698 immeubles et les blessures de près de 18.000 autres.

Cette mémoire douloureuse n’a pas affecté l’image touristique de l’Alsace, demeurée ce qu’elle était avant les deux guerres mondiales, alors même que le pays s’est profondément transformé sur le mode d’une artificialisation radicale.

L’archéologie de l’invisible

Ce mystère rebondit sur les temps les plus anciens, avant l’artillerie lourde et les bombardiers.

Quand on évoque les guerres du Moyen Age ou celles de la poudre noire, jusqu’à celle de 1870, on constate qu’elles ont tué plus que détruit, et, d’ailleurs, plus souvent par défaut, par la faim, la misère et la maladie. Les châteaux forts, qui sont des armes sédentaires pour dominer un territoire ont rarement été détruits par des sièges. La plupart sont morts d’abandon, faute d’entretien. Les villages et les villes situés à leur pied n’ont quasiment jamais été effacés par la violence. Les déserts qu’on prête aux Armagnacs (1439, 1444-1445) ou aux Suédois (1632-1639) sont des légendes : en réalité, les habitats disparus sont, dans l’immense majorité, des localités avortées, imputables à la conjoncture économique. Le même sort a touché les usines de la première révolution industrielle, ou, un peu partout, les innombrables stations-service réduites au chômage par les hypermarchés, de même que les quartiers marchands des centres-villes. Les 16 châteaux, 200 villages et 6000 maisons qui ont été incendiés par les Confédérés suisses lors de leur Blitzkrieg dans le Sundgau, au début de l’été 1468 ont été relevés de leurs cendres sans laisser de traces durables. Et, si l’on excepte une poignée de localités dévastées par la soldatesque franco-lorraine en mai 1525, Lupstein, Scherwiller et Châtenois, les veuves et les orphelins des 20.000 insurgés massacrés lors de cette « croisade » ont continué à vivre dans un environnement intact. On pourrait faire la même remarque pour les villes et les bourgs exposés au passage des belligérants de la guerre de Trente ans ou des conflits suivants : le patrimoine bâti de Turckheim est demeuré indemne, malgré les abominations de l’armée de Turenne en 1675.

Un malheur pour un bien ?

Les choses changent à partir du moment où les amis et les ennemis sont capables de tenir le terrain. Les sièges dévastateurs de Brisach (1638), qu’on a décrit comme le Stalingrad du XVIIe siècle, de Strasbourg et de Belfort (1870) inaugurent une ère nouvelle, toujours en cours : des cibles indifférenciées, des dizaines de milliers de boulets ou d’obus pour labourer le terrain. A Strasbourg, par exemple, entre le 8 août et le 27 septembre 1870, ce sont 193722 projectiles, soit 4100 tonnes de métal qui  tombent sur le centre ancien, faisant 341 victimes civiles en plus de 861 soldats. L’entrée en scène des médias, le télégraphe, la presse et la photographie, donnent une nouvelle dimension aux conflits, projetés dans l’actualité immédiate et désormais inscrits dans une mémoire visible. Dès lors, l’enjeu de la reconstruction n’est plus dans la restauration de ce qui a disparu, mais dans une modernité ostentatoire. Les normes appliquées dans les secteurs ravagés par les bombes sont celles d’une architecture adaptée aux fluides, eau courante, tout-à-l’égout, électricité et véhicules. On profite des destructions pour promouvoir une vision hygiéniste du vivre ensemble. A Strasbourg le quartier du Faubourg de Pierre est reconstruit dans cet esprit après 1871, en attendant le démantèlement des vieilles fortifications de Vauban, remplacées de la Neustadt tangentiellement au noyau ancien de la ville. Cet urbanisme structuré par de grands axes est, sans le dire, une conséquence de la victoire allemande puisqu’il procède d’une conception militariste de l’espace et se double, d’une ceinture de forts plus éloignés pour tenir compte de la portée nouvelle des obusiers. Dans les villages de la poche de Colmar comme Ammerschwihr ou Ostheim, ou dans du nord de l’Alsace, Hatten ou Rittershoffen, on reste fidèle à des formes traditionnelles, mais les matériaux et l’habitabilité sont bien différents. Parfois, on a profité de l’occasion pour leur redonner le sourire.

Les cicatrices de la prospérité

Quatre-vingts ans de paix ont probablement causé plus de dégâts que deux mille ans de guerre. L’Alsace contemporaine – et l’ensemble de l’Europe – ont, allègrement, joué la carte de la croissance et du consumérisme débridé, si bien que l’environnement qui est le nôtre est, à présent, malade de l’artificialisation et définitivement saturé de poison. La désindustrialisation s’est traduite par des friches sans recours. A côté de la fonderie de Mulhouse, ressuscitée en Université, ou de la manufacture de tabac de Strasbourg, gentrifiée pas de nouveaux usages, combien de ruines des Trente glorieuses ? Les mines de potasse ? Fessenheim, démantelée ? Sur les 24 Manufactures du Haut-Rhin dessinées par Jean Mieg comme de véritables palais de l’industrie naissante et publiées par Engelmann il y a tout juste deux cents ans, il en subsiste trois ou quatre, et encore, celles qui étaient déjà reconnues comme des patrimoines, Wesserling ou Rixheim. Les campagnes remembrées jusqu’à plus soif, les balafres des routes et des autoroutes, l’étalement urbain sans merci et les zones d’activité censées militer pour le progrès gangrènent irrémédiablement la plaine et les vallées.  On y voit un processus de destruction créatrice, mais qu’en est-il vraiment ? Un exemple entre mille qui donne à réfléchir. Comme on l’a dit, le bourg de Turckheim, théâtre d’un crime de guerre commis en 1675, est resté quasiment intact jusqu’à nos jours. S’il est toujours l’une des attractions touristiques les plus appréciées, cela tient en grande partie au fait qu’il a défendu ses trois portes monumentales contre la démolition ordonnée par le préfet en poste en 1802 pour améliorer la circulation de l’oxygène (et des voitures) dont son tissu serré. La petite ville a accueilli des papeteries ainsi qu’une petite gare sans rien perdre de son pittoresque ; elle a miraculeusement échappé aux combats de la poche de Colmar. En ce début du XXIe siècle, les usines sont devenues des friches puis des terrains à bâtir. La ville des touristes est noyée au milieu des lotissements, dans un flot continu d’automobiles. C’est un fossile d’une Alsace éternelle, disparue dans la paix, démolie et bétonnée.

Georges Bischoff

(1) L’affaire du « bendele »: ou le rêve loufoque d’une Alsace ratatinée et confite dans le rot un wiss - Ed. La Nuée Bleue, 2026